Je ne me souviens plus exactement quand c’est arrivé, mais cette altération brutale s’est manifestée d’un coup, sans prévenir. Du jour au lendemain, tout est devenu fade. Le premier repas était spectaculaire, un vrai cataclysme dans ma salle à manger. J’avais beau rajouter du sel en quantité exorbitante, rien à faire, plus aucun aliment n’avait du goût. Féculents, viande, fruits ou légumes, tout ce qui passait par mon palais était désormais monotone, dépourvu de la moindre saveur. Et le souvenir de la véritable sapidité des aliments que j’avais l’habitude de manger n’y pouvait rien, ce n’était d’aucun réconfort. Au contraire, il rendait cette affliction bien plus douloureuse et difficile à accepter. Les repas suivants m’ont vite fait comprendre que cette expérience n’allait pas en rester là, que ce désert gustatif était bel et bien devenu mon pain quotidien.
A quoi bon continuer de cuisiner, de passer des heures devant les fourneaux à essayer de concocter des plats équilibrés et savoureux, si le plaisir final de la dégustation n’y était pas ? L’acte de manger s’était dorénavant réduit à la seule nécessité quotidienne de se nourrir, d’ingérer les nutriments indispensables pour que la machine fonctionne correctement, sans que l’appétit soit au menu.
Et ce n’était pas seulement une affaire de bouche, mon nez faisait également partie de la fête. Je l’ai constaté de manière fulgurante en reniflant un flacon d’huile essentielle à l’eucalyptus, dont l’effluve tonique me brûle les narines habituellement au bout de quelques secondes et me fait monter les larmes aux yeux. Mais cette fois-ci, rien de tout ça. La puissante fragrance demeurait parfaitement inodore, sans provoquer le moindre picotement nasal. Moi qui avais un flair plutôt raffiné, ne parvenais plus à sentir la moindre odeur. C’était le début d’une période trouble, de longs mois à vivre dans un isolement olfactif total.
Avant que cela ne m’arrive, je n’aurais jamais imaginé à quel point la perte de l’odorat transformerait la réalité en une mésaventure déroutante et à quel point mon quotidien en serait profondément affecté. Je n’aurais jamais connu non plus toutes les « premières fois sans « , que cette nouvelle situation m’imposait à vivre, que je le veuille ou non.
Sans affirmer que l’on finit par s’habituer à tout, certaines situations pénibles peuvent devenir plus ou moins habituelles de par leur répétition quotidienne. Préparer des repas deux fois par jour, par exemple, sans avoir la moindre idée si les plats élaborés correspondent, ne serait-ce qu’un minimum, à nos intentions culinaires du départ, et dépendre entièrement de la réaction de ses convives pour en avoir le cœur net. Recevoir le compliment ‘ça sent bon’ sans pouvoir confronter les mets en question à son propre jugement, est une expérience franchement troublante. Mais on arrive à s’y faire, par la force des choses, en mélangeant une bonne dose d’intuition et un soupçon de bon sens.
L’affaire se complique en revanche considérablement quand l’anosmie nous mène par le bout du nez et nous entraîne dans des situations plus complexes, voire carrément dangereuses. Comment savoir si la crème fraîche ouverte dans le frigo peut encore être mangée sans courir de risque ? Ou que les rillettes artisanales qu’il convient de consommer dans les trois jours après l’ouverture, ne seront pas responsables d’une intoxication alimentaire le lendemain ? Quand on n’a ni sa langue ni ses narines pour juger de la fraîcheur d’un aliment, le bénéfice du doute est le pire des conseillers.
J’ai pris pleinement conscience du rôle primordial que l’odorat joue dans les mécanismes de survie le jour où le gaz est resté ouvert sans que je m’en aperçoive. Je buvais mon thé tranquillement, sans me douter du risque d’asphyxie latent, alors qu’en temps normal, mon nez aurait immédiatement donné l’alerte. Si ma fille n’était pas entrée dans la cuisine signalant que ça sentait le gaz, je ne sais pas comment cet épisode se serait terminé.
Mais la vie sans odeurs a aussi du bon, même si ces avantages sont une consolation bien maigre face à la merveilleuse profusion d’effluves que l’on a perdue. Ne plus sentir l’odeur nauséabonde des poubelles, de la litière du chat ou de la puanteur des toilettes publiques. Ne plus subir de mauvaise haleine ou de transpiration répugnante qui vous attaque le pif dans un bus bondé. Ne plus respirer les émanations des pots d’échappement ou de n’importe quelle substance chimique qui fouettent les fosses nasales.
L’absence d’odorat nous coupe du monde extérieur, elle nous enferme dans une bulle étanche qui nous prive de la moindre affection par quelque fragrance que ce soit. Mais elle nous éloigne aussi de nous-même, de notre rapport personnel le plus intime, puisque dépossédés de nos propres odeurs corporelles, nous devons étrangers à nous-même. C’est sans doute ça le plus dur, le manque de parfums intimes, les odeurs de ceux que l’on aime, les parfums que l’on préfère : l’odeur d’une bougie à l cire d’abeille, les fragrances de chèvrefeuille qui se diffusent au printemps. Le bitume humide après une pluie d’été, une forêt de pin en bord de mer. L’odeur de croissants chauds titillant nos papilles, renifler les aisselles de son amant après l’amour, le parfum de vieux livres, un gâteau sortant du four qui nous fait monter l’eau à la bouche. Toutes ces odeurs qui nous rendent heureux à n’importe quel moment, tout ce qui éveille nos sens par le simple fait de respirer profondément.
J’appréhende la floraison des hyacinthes sur la table du salon, leur parfum envoûtant est l’un de mes délices préférés de la fin de l’année. C’est une odeur qui me ramène tout droit dans l’enfance, les Noëls en famille, les hivers enneigés, les goûters du dimanche au coin du feu…retrouver cette petite madeleine de Proust serait l’un des plus grands bonheurs que je puisse espérer revivre à présent.
Ce texte a paru en 2021 sur le site de la revue NEZ (mag.bynez.com)
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